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Tombé par hasard sur ce projet improbable, lors d'une de mes errances sur le ouaib, la curiosité me poussa à écouter ça. Suffisamment à part, carré et efficace, je fus conquis. Puis j'appris que l'individu derrière cet ovni parle la même langue. Et donc, en échangeant et après la chronique de ce projet, il me semblait intéressant de soulever quelques questions pour creuser un peu ceci.
1- Bonjour Etienne! Comment vas-tu ? Bon, peux-tu te présenter brièvement et présenter ton entité musicale ? Ne serais-tu pas un ovni musical bienvenu ?
Bonjour et merci pour cette interview! Je me porte très bien. Merci aussi à toi, lecteur musicien, pour m'accorder ton temps et lire mes mots. Voici un petit cœur pour toi <3
Je m'appelle Etienne Pelosoff et je suis compositeur, multi-instrumentaliste (basse, violoncelle, chant saturé, piano, sax…) music producer et mix engineer. Je suis un metalleux doublé d'un passionné de musique. Il n'y aucun style que je n'aime pas, seulement des genres que je ne connais pas ou que je ne comprends pas. Naturellement, mon cœur appartient au Black Metal et au Jazz, qui représentent parfaitement deux facettes essentielles de mon âme.
2- Tu mélanges black brutal et jazz (sous diverses formes), alors qu’il est quand même plus habituel que ce soit un mélange musique classique avec le black.
a) Comment en es-tu arrivé à cette idée ?
b) Y-a-t-il des corrélations entre les deux genres ?
Pour mon EP 'Trve Brutal Black Jazz', j'ai imaginé: 'Et si Miles Davis et Mayhem jouaient ensemble sur scène'? J'ai toujours été fasciné par ces deux styles car il existe dans chacun de leur son un mystère formidable. Qu'on écoute John Coltrane ou Emperor, c'est comme si on entendait plus loin que ce que l'enregistrement reproduisait. On m’a toujours dit qu’on ne pouvait pas mélanger les deux parce que le jazz était libre et léger et le black metal rigide et lourd. Mais mon désir l’a emporté et je me suis lancé dans l’aventure pour créer un nouvel univers.
c) Les deux styles ont-ils dans leur histoire des liens qui vont au-delà de la musique.
Nous pourrions dire que le black metal et le jazz sont tous deux nés d’une oppression. L’histoire du jazz est lié au sort inhumain que subissaient les noirs américains sous la domination blanche. De son côté, le black metal est un rejet de l’omniprésence inévitable du christianisme dans les pays scandinaves, si l’on en croit les dires des musiciens dans Black Metal: L’Evolution du Culte de Dayal Patterson (l’édition française vient de sortir chez Camion Blanc, livre incontournable sur le sujet, je recommande!). Naturellement, cette comparaison est grossière et demeure limitée: ce sont des dominations très différentes sur tous les plans, tant en intensité qu’en longévité. On pourrait aussi affirmer qu’en règle générale, l’Art naît toujours de la volonté d’échapper à une domination, notamment la plus évidente pour l’humain: la mort.
3- Bon, au niveau du jazz, je suis un peu limité. Quels sont les courants du jazz que tu injectes dans la musique que tu fais ?
Le jazz est un continent musical, si riche et varié qu’il est impossible d’en saisir pleinement toute la profondeur. Les courants qui m’ont le plus marqué sont incarnés par les périodes artistiques de Miles Davis: le smooth jazz des années 60 avec So What et See Line Satan, le rock jazz électrique des années 70 et 80 et psychédélique avec Tutu. Pour Tritone Labyrinth, Trve Brutal Black Jazz et Headbang to Jazz, c’est un jazz plus moderne qui exploite beaucoup des poly-rythmes, notamment avec des groupes comme Snarky Puppy ou The Bad Plus.
4- Ces courants, du fait de leur variété, apportent-ils des facettes différentes ? Certains ont-ils plus de pertinence pour certains caractéristiques recherchées ?
Bien sûr! Le jazz moderne est par exemple beaucoup plus pertinent pour apporter un caractère effréné et schizophrène à la musique, avec tous ces rythmes cassés et entrelacés, comme le refrain de Trve Brutal Black Jazz. Le smooth jazz est quant à lui bien plus efficace pour insuffler des atmosphères sombres et fumeuses, comme l’outro de So What.
5- On associe facilement au black le concept du satanisme et de tout ce qui peut graviter autour de l’occultisme (du moins, aux origines, qui étaient même une violent opposition à un état religieux institutionnalisé (pour simplifier)).
a) A part l’aspect que l’on peut tous avoir en tête (et sûrement un cliché sur le style) qui peut être une façon de lutter contre le racisme, le jazz a-t-il une facette plus sombre, qui serait un lien avec le black ?
L'histoire du jazz remonte au blues à l'époque du colonialisme. Cette musique fut inventée en Amérique par les descendants des Africains réduits en esclavage par les européens. Le blues et le jazz sont donc nés dans l'horreur du racisme et de l'impérialisme occidental. C'est notamment en cela que le jazz représente une force incroyable : c'est un faisceau de lumière et d’espoir qui jaillit dans un monde plombé de souffrance. Dans son livre Mets-le Feu et Tire-toi qui relate la vie de James Brown, James Mc Bride explique que les soli majestueux de Charlie Parker transpirent la peur du racisme et qu’aucune école de musique ne sera jamais capable d'enseigner cela. Le jazz a donc déjà une part extrêmement sombre et la vie de ses légendes suffit à en témoigner.
On peut alors voir un parallèle entre le black metal et le jazz: de la même manière que le black metal fut pendant sa seconde vague (années 90) un rejet total du christianisme omniprésent dans les pays nordiques, le jazz pouvait représenter une évasion vitale de la brutalité quotidienne du racisme esclavagiste. Mais c'est un parallèle étroit et limité. Chacun de ces deux genres a son histoire complexe qu’il faut veiller à ne surtout pas réduire et simplifier.
b) Retrouve-t-on dans les deux styles cette part sombre, propre au black ?
Je trouve qu’il y a autant de lumière que d’ombre dans le jazz. En écoutant Lonely Woman sorti en 1959 de Ornette Coleman (attention, chef d’œuvre), l’inventeur du free jazz, cette part sombre est évidente!
c) Y-a-t-il des thématiques qui se prêtent bien aux deux (ou symbolisme) ?
Pour moi, le jazz et le black metal représentent tous deux une forme extrême et brutale de poésie qui fait éloge d’une liberté absolue sans aucun compromis.
d) Entretiennent-ils un coté contestataire complémentaire ?
Le terme ‘entretenir’ est sûrement trop fort. Je ne vois pas ni le Black Metal ni le Jazz comme des musiques politiques comme le punk. En revanche, on peut affirmer que cette volonté de liberté, d’entretenir la tradition tout en la renouvelant est constante.
6- Les structures des deux styles sont assez différentes, de prime abord.
a) Est-il simple de mettre en cohésion ces deux styles, en gardant une cohérence ?
Mon art se construit sur une balance fluctueuse entre folie et ingénierie. Je me vois comme un chercheur qui expérimente en laboratoire pour affiner sa formule musicale. J’ai une nature perfectionniste et je prends un certain plaisir à me tromper et recommencer mieux. L’expérience est enivrante.
b) Quelle est la principale différence qui va forcer à adapter les deux styles pour créer cette fusion ?
Excellente question! La différence fondamentale est dans le rythme: rigide et total dans le Black Metal contre fluide et complexe dans le Jazz. Cette divergence dans la composition se traduit par un son très volatile dans le Jazz face une production ultra-carrée pour le Black Metal. Pour concilier les deux, il faut inventer.
7- Joues-tu des gimmicks que les deux genres renferment, afin de mieux exploiter les possibilités qu’offrent les deux styles ?
En effet, et je pense que ça s’entend sur l’EP! Par exemple, le standard So What de Miles Davis est construit sur une modulation harmonique, un procédé typique du jazz. En effet, après seize mesures en ré dorien, la gamme monte d’un demi-ton en ré# dorien sur seize mesures avant de revenir en ré dorien. Cette modulation sonne très douce et agréable avec une formation jazz et un jeu léger. J’ai repris ce morceau avec évidemment des guitares pleines de distorsion et un jeu de batterie matraqueur. La même modulation sonne alors extrêmement dure et même maléfique. Une même mélodie peut donc voyager à travers les styles et dévoiler une panoplie infinies de couleurs.
8- Quel est ton parcours musical du coup, pour en arriver à proposer un tel projet, qui est ambitieux (et histoire de nous éclairer avec l’ensemble)?
J’ai commencé la musique à six ans avec du violoncelle au conservatoire régional de Saint-Maur en France. A quatorze ans, j’ai déménagé en Italie et j’ai pris des cours la basse à la Scuola di Music Cluster et j’ai rapidement fondé un groupe de rock progressif. C’est là que ma passion vitale pour la composition s’est révélée. Après des études d’économies à Milan pendant lesquelles je m’amusais à créer des compositions purement électro, je suis parti à Londres pour me consacré pleinement à la musique. J’ai étudié la composition et la production à BIMM London Music School pendant trois ans. C’est là que cette idée du Black Metal Jazz a germé au cours de longs processus inconscients jusqu’à éclore en une révélation criante.
9- Le jazz est aussi connu pour son coté improvisation, ce qui doit compliquer un peu plus l’ensemble.
a) Comment cet aspect trouve-t-il sa place au sein de la musique que tu proposes ?
Je prévoyais ces parties à l’avance. C’était même devenu une blague avec mes musiciens. Je leur disais souvent : “Et là… impro!” C’était devenu un comique de répétition en studio. Le grand Tim Sanders, qui a notamment joué pour Jamiroquai, Nina Hagen et Eric Clapton, a pu s’éclater à expérimenter plein de mélodies explosives!
b) Est-il plus présent en live, les concerts permettant alors de pousser certains paramètres plus loin, en vue de proposer une expérience à part (il n’y a qu’à voir les titres live que tu mets sur ta page Facebook) ?
Malheureusement, les concerts ont la vie dure en ce moment… Mais tout à fait, en live, l’improvisation brille de toute son ampleur. En concert, j’ai le temps de faire durer les morceaux et chaque instrument peut s’exprimer pleinement. Vive l’improvisation sur des moshpits! J’espère rajouter bientôt. J’ai déjà deux engagements en Allemagne mais la situation est évidemment instable.
C) Ou bien non, au contraire, il faut plus que jamais être carré, les deux styles étant exigeants ?
C’est là toute la finesse et la complexité de l’art: être libre et contraint à la fois, être discipliné et fou en même temps.
10- Dans les styles jazz que tu injectes (rapport à la question n°3), en est-il qui soit plus simple à intégrer, du fait de ses codes ?
Le jazz fusion, par définition est le plus naturel puisqu’il vient du jazz rock, et de la manière dont les jazzmen ont intégré les instruments électriques tels que la basse et le clavier dans leur musique. Mais je ne me mets pas de limites!
11- Tu t’es entouré de diverses personnes pour sortir ‘Trve Brvtal Black Jazz’.
a) Comment s’est fait le choix des musiciens qui t’entourent ?
Il fut évident. Je jouais depuis très longtemps avec Amelie G. à la batterie et Romain Grudé à la guitare dans le groupe de djent The ASE que nous avions fondé. C’est par un pur hasard que j’ai rencontré le saxophoniste Tim Sanders qui était très enthousiaste et j’en étais honoré.
b) Sont-ils issus soit de la scène metal soit de la scène jazz ou absolument pas, ils viennent d’autres horizons, nourrissant le projet ?
Amelie G. et Romain Grudé viennent bien du metal, bien qu’ils aient tous les deux aussi une formation jazz. Tim Sanders vient plus du funk et du blues, ce qui rend son style très mélodique et expressif, absolument parfait pour Trve Brutal Black Jazz et Headbang to Jazz.
c) La batterie est tenue par Amelie G., qui envoie vraiment du bois (et sait du coup moduler son jeu). Est-ce simple pour elle de passer entre les différents types de jeux suivant le style et depuis combien de temps du coup pratique-elle ?
Pour cette question, je tiens à passer le micro à Amelie G elle-même: "Passer d’un style de jeu jazz à un style metal dans un même morceau est un peu comme un acteur qui doit passer soudainement d’une émotion à une autre. C’est un enchaînement qui se travaille et devient de plus en plus naturel avec le temps.
Cependant dans Trve Brvtal Black Jazz, il est moins question de passer de l’un à l’autre que de les mêler ensemble, ce que je trouve encore plus excitant. Nous essayons toujours d’ouvrir le jeu aux deux styles pour trouver le mélange parfait pour chaque passage du morceau. Ca fait 20 ans que je joue de la batterie. J’ai été formée au jazz pendant environ 10 ans tout en en jouant dans des groupes de métal à côté. J’ai donc toujours eu un peu des deux dans mon jeu et TBBJ est le projet parfait pour pouvoir exprimer ces deux facettes. Le challenge est de taper furieusement du blast beat comme une machine et en une fraction de seconde redevenir légère pour groover habilement sur du swing tout en écoutant les improvisations du sax et les lignes de basse d’Etienne."
d) Te suivent-ils tous pour les concerts ou un choix doit être fait ?
Cela dépend des circonstances, mais a priori, oui!
12- Puisque je suis dans les concerts, vu que tu es dans une fusion de genre, tournes-tu avec d’autres groupes s’éloignant du metal mais ayant ce même état d’esprit ?
Les concerts ont vite pris fin avec le covid! J’ai surtout tourné avec des groupes de metal. Je noterais quand même Mechanical Animals qui est un excellent groupe londonien de rave rock, dans le style de The Prodigy. L’idée de jouer avec des groupes de styles différents est très excitante. Ouvrons les frontières!
Je rêve de jouer avec The Algorithm. En mélangeant habilement electro et djent pour créer un cocktail inédit aux possibilités infinies, celui-ci m’a énormément influencé dans l’idée de me lancer dans ma propre sauce black metal jazz. J’écoute ses morceaux en décortiquant chacun de ses arrangements avec passion. Je connais sa musique par cœur!
Il y a aussi bien sûr Igorrr, qui challenge tous les styles musicaux sans aucun tabou avec une élégance déconcertante. Quel maestro!
13- Le coté black est très net, allant vers le black brutal. Et avec le black, il y a un des gimmicks les plus connu : le maquillage. Le tien est particulier, car en plus du noir et du blanc, tu ajoutes du rouge.
a) Est-ce juste pour appuyer la différence ou a-t-il une symbolique précise ? b) Renvoie-t-il à quelque chose en particulier, lié au jazz ? c) Ou alors, c’est cocasse mais je me plante, tu as un peu honte pour moi mais voilà la vérité…
Le rouge et le noir représentent la dualité entre le jazz et le black metal. La couleur argent, elle, incarne la nouvelle musique que leur mariage créée. J'ai toujours été possédé par ces couleurs qui me transmettent une énergie formidable. A une époque, je peignais tout en rouge, c'était obsessionnel. Les murs de ma chambre ont souffert, hahaha!
14- Quelles sont tes influences musicales ?
Miles Davis et Mayhem… Quelle surprise! Outre le black metal et le jazz, je m’intéresse à tous les styles musicaux, de l’opéra à la techno en passant par pop commerciale et la musique contemporaine à la John Cage. Tout ce que j’entends peut m’inspirer, parfois même la musique naturelle d’une forêt la nuit ou d’un camion poubelle qui passe le matin.
15- Vis-tu de la musique (entre le saxophone, la basse…), en ayant une activité pro liée directement à ça ?
Oui, je suis compositeur, producteur et ingé son. Tout récemment, j’ai produit une rappeuse italienne et composé une musique pour un court-métrage anglais. Je sillonne entre ces disciplines toutes liées à la musique.
16- Tu sembles très mobile, entre Londres et Berlin. Est-ce purement professionnel, au grès des besoins (enregistrements, rendez-vous...) ou non (et on ne s’étalera pas plus au besoin) ?
Je dirais que cela est dû à un ensemble de circonstances professionnelles ainsi qu’à mon goût pour la découverte et l’aventure.
17- As-tu en plus de la musique d’autres centres d’intérêts et sont-ils liés éventuellement à l’entité musicale ? Une passion secrète improbable ( mais qui ne sera plus secrète)?
Plein! J’ai pendant longtemps écrit des bandes-dessinées, notamment dan un blog de strips humoristiques appelées ‘Les Petites Bulles de Pelo-pelo’. Je peins aussi souvent afin assouvir ma soif de rouge et de noir! Je suis aussi passionné d’histoire, de philosophie et de sciences avec des auteurs comme Hermat Rosa ou Daniel Kahnneman. Cela m’inspire continuellement dans mon approche artistique.
18- Je te remercie du temps prie pour répondre à mes questions. C’est à toi de conclure de la façon voulue !
Merci beaucoup pour cette interview! Merci à toi lecteur pour ton intérêt. Je t’invite à me suivre sur les réseaux (@etienne_pelosoff sur instagram ou Etienne Pelosoff sur Facebook et Youtube) pour plus d’énergie et de folies! En t’attendant, je t’envoie plein d’amour et de blast beat. Souviens-toi toujours: Art knows no limit!