

MARGOTH 5
PDF5
Chiaroscvro est une découverte, un one man band proposant une vision musicale et un concept réfléchi sans pour autant être pensé en tant que tel. L'album m'ayant vraiment accroché, une interview est la suite logique à laquelle Ombra a répondu.
Question de Benoit
1- Salut Ombra! Comment vas-tu ? On va commencer simplement par l’histoire derrière le projet de Chiaroscvro et penses-tu qu’avec le nom, on peut prendre pas mal de point au scrabble ?
Salutations, ça va merci.
Et effectivement, n'hésitez surtout pas à utiliser ce mot au Scrabble.
2- D’où vient le nom et a-t-il une signification précise ?
Il signifie Clair-Obscur. C'est le terme originel italien pour désigner la méthode de peinture du Caravage.
3- Quel est le concept ou du moins les thèmes exposés dans le projets ?
Le besoin d'explorer les mondes intérieurs. Attaquer l'époque. Résister de l'intérieur.
4- Tu as 3 albums derrière toi (et un live). Le 3è opus est sorti récemment (on en parle plus loin).
a) Les albums suivent ils une progression ou fais-tu le choix d’explorer des facettes précises, corrélées au concept ou l’idée directrice ?
b) Entretiennent ils des liens entre eux, plus profonds que le simple style musical ou le concept ?
Oui, même si je n'ai rien préparé en amont. Dans le sens où je n'ai pas conceptualisé une tri ou quadrilogie qui relaterait une histoire ou explorerait un thème précis. C'est en prenant du recul que, progressivement, je vois qu'il y a comme un cycle qui se dessine, mais il est tout simplement lié à mon évolution personnelle globale. Et comme le projet est essentiellement introspectif, ceci explique cela. Ce premier cycle prendra fin avec le quatrième opus que je compose en ce moment.
J'ai des idées pour la suite, ce sera moins introspectif et davantage inspiré d'autres écrits et d'autres existences que la petite mienne.
c) Apportes tu à chaque album une identité précise ou est-ce un élément récurrent à travers les albums ?
Je ne souhaite pas refaire deux fois le même album, ni être trop reconnaissable.
L'idéal que je vise à chaque fois, c'est visualiser l'album comme un recueil de poèmes, variés mais unis dans une même ligne directrice.
Donc oui, à chaque fois il y a une identité précise globale, mais qui laisse la place à chaque morceau, qui a sa personnalité propre.
Bien sûr, j'ai des gimmicks de composition récurrents, mais jusqu'ici, je suis assez satisfait de ne pas me répéter : ni au sein d'un même album, ni au sein de ma discographie.
En fait, je suis extrêmement sélectif lorsque je compose : si un riff ou une mélodie ne me porte plus au bout de quelques temps, je la retire. Chaque note doit résonner en moi, et je crée sans me soucier des patterns, styles, durées en vogue dans « la scène ». C'est un défi permanent, quasi maniaque car au fond, je cherche à épuiser le thème et les mélodies de chaque titre, comme une forme de synthèse à chaque fois. C'est ainsi que je suis satisfait.
5- J’ai vu aussi que tu as sorti un live.
a) Comment l’as-tu conceptualisé et réalisé et est-ce dans un lien conventionnel ou as-tu choisi un lieu en lien avec l’idée derrière Chiaroscvro ?
La captation du concert (par MFT records) s'est faite spontanément, décidée quasiment le jour J, dans un café-concert underground classique.
Trouver un jour un lieu hors du commun pourrait être une idée, même si cela nécessiterait beaucoup plus de moyens techniques.
b) Le choix des titres est-il aléatoire ou repose-t-il sur une réflexion, portant peut-être sur le côté pertinent des titres et leur construction, adaptée à un live ?
Les morceaux retenus pour le live sont ceux qui à mon sens sonnent le mieux sur scène, sont les plus « directs », exaltés et lyriques aussi. Je laisse les plus introspectifs et méditatifs sur disque.
c) Est-ce facile de passer d’un projet solo à quelque chose de plus structurer et demandant plus de travail (ne serait-ce qu’avec les musiciens de session) ?
Je pense que c'est l'inverse qui a été un plus grand défi pour moi, ayant auparavant toujours joué en collectif.
La difficulté de la vie de groupe, c'est pour moi surtout la coordination des calendriers, la disponibilité, et la fidélité au projet. Et, bien entendu, tout ce qui tourne autour de l'organisation de dates de concert (cela pourrait constituer une itw entière...), le marché de la musique etc...
Même si j'apprécie organiser et planifier, c'est sans doute ce qui peut pomper le plus d'énergie – davantage que le travail musical stricto sensu.
Mais j'ai la chance d'avoir un noyau de musiciens de session solide, aussi agréables humainement qu'artistiquement. C'est l'essentiel.
6- Je vais maintenant évoqué ton troisième album, comme je vais aussi aborder ton approche du black metal. Tout d’abord, quelle est la différence qui marque ‘Ermitage’ par rapport aux albums ‘Aux confins’ et ‘Renégation’ ?
Il y en a plusieurs. Première fois que j'ai recouru à de la batterie programmée (faute de batteur humain disponible), naissance de la collaboration sonore avec I.L (Dragon Noir Studios) au mix/mastering, exploration du « feu qui crépite » (guitare), présence accrue du violon-alto, temps de maturation et de production plus long.
Thématiquement, il marque aussi une prise de recul bien plus grande, là où Aux Confins se débattait avec soi-même et la fin, et où Renégation attaquait frontalement l'époque.
7- Tu mélanges trois facettes du black au sein de ton album (raw black, black atmosphérique et black conventionnel). Était ce déjà le cas sur les précédents ou est-ce un point que tu as voulu mettre explorer plus loin, permettant à ton univers d’être encore plus pertinent ?
Je n'ai pas raisonné en termes de styles. Ta remarque est d'ailleurs intéressante, car je me prenais davantage la tête avec ça pour les deux premiers, et on me parlait moins de facettes... Mais globalement oui, j'ai toujours eu ces trois envies en moi, et je n'ai jamais voulu créer trois projets différents. Je pense que les résultats seraient chiants, trop mono-ambiance, trop tellement entendus, trop tellement attendus par certains segments du marché... ça me débecte d'avance.
Clair-obscur et contraste, encore et toujours, j'aime attaquer dru et cru, mais aussi laisser sortir les soupirs et toucher aux âmes : contrairement à certains qui penseraient que cela nous « affaiblit », je pense que cela nous renforce.
Force d'âme, bordel.
8- La présence des trois facettes résulte-t-elle aussi du fait que tu ne te retrouve pas dans une seule forme de black et que tu embrasse plus largement le style, sans vraiment de frontière, que ce soit artistiquement ou plus personnellement ?
Oui.
9- Je ne peux ne pas parler de la présence du violon que l’on retrouve sur l’album, de manière présente et régulière, pas comme un artefact ou du décorum, apportant à l’atmosphère.
a) Que représente le violon au sein de l’album (et de ta musique) et pour toi ?
b) Est-il un moyen de personnifier un sentiment ou une sensation précise ?
c) Est-il plus présent sur ‘Ermitage’ ou le retrouve-t-on aussi bien présent sur les deux précédents opus ?
d) Offres tu, avec le violon, quelque chose qui est plus symbolique, ouvrant à l’écoute des possibilités de compréhension allant plus loin que ne le laisse croire une première écoute ?
L'intégration d'instruments non-classiques du rock et métal est une question récurrente (même si cela se fait depuis très longtemps...). Pour ma part, je n'ai pas eu la sensation de devoir « intégrer » cet instrument.
Le violon-alto est mon premier instrument, celui avec lequel j'ai appris la musique, et j'ai grandi en m'imprégnant de toutes sortes de musiques.
Avec les années, j'ai développé mon style de jeu, dont les interludes et introductions instrumentales présents sur les trois opus donnent un aperçu : spectral, grinçant, mais aussi hypnotique et lyrique.
Spontanément, c'est ce qui sort de moi, sans filtre, sans me dire « je veux que ça sonne noir ».
Il se trouve par ailleurs que le timbre de l'alto est assez androgyne et contrasté... Luciférien quelque part. Je me suis donc dit que cela collerait bien pour Chiaroscvro.
Je pense que mon alto exprime ce qui ne peut être dit en mots ni en riffs. Ce qui m'échappe autant qu'au métal, donc.
Ouverture certainement, mais pas de volonté précise de transmettre des « messages » supplémentaires ou de faire comprendre des concepts.
Pour résumer, pour moi utiliser l'alto, c'est « aller jusqu'au bout ».
10- Le violon rejoint aussi ta vision du black avec ses structures particulières, faites de ruptures, de changements, modulation et autres altérations, offrant quelque chose de très cohérent qui brise la linéarité du style. Est-ce parce que tu ne veux pas d’un black redondant et offrir une musique plus profonde ou cela tient-il en partie à la personne que tu es (et qui rejoint aussi peut-être l’idée des mélanges des styles)?
La personne que je suis. A l'ère du tout-marketing et du produit supérieur à l’œuvre, je sais que certains émettent des hypothèses et voient cette présence comme un argument pour se « différencier »... il suffit de jeter un œil à ma communication, qui est tout sauf dédiée à la conquête de segment, pour s'en rendre compte.
11- ‘Ermitage’ fais aussi des références à l’aspect religieux, à travers cette vision de l’ermitage et de l’ermite. Comment est cet aspect sur l’album et son évolution par rapport au deux précédents (allant de manière bien plus profonde et analysée qu’un simple rejet) ?
J'ai volontairement accentué la dimension sacrée sur cet opus, parce que pour moi, l'art noir est bel et bien dans une quête de sacré, de sens et de foi, derrière les oripeaux cyniques, désabusés et blasphématoires que l'on voit (trop) souvent. Bien entendu, je distingue la croyance de la religion, et la mystique du dogme. A mon sens, aujourd'hui l'époque, en Occident, souffre d'un déficit de spirituel, tout en subissant les excès des fanatismes et des stades avancés et secs du modernisme. Il y a déséquilibre, j'en parlais déjà dans le deuxième opus...
Se faire ermite mystique me semble donc plus intéressant à notre époque que rejoindre je ne sais quel « camp » ou autre « légion » en lutte contre telle ou telle religion mais sans remettre en cause ni se distinguer vraiment du courant principal.
Se faire ermite mystique me semble également plus en phase avec certains idéaux initiaux du métal noir : chemin individuel, archétype de Lucifer, libre-pensée.
Au fond, lorsque j'affirme « il est venu le temps des puristes », c'est aussi à cela que je fais référence.
12- Tu fais aussi une construction musicale offrant une partie descriptive et immersive (lié au black atmosphérique) et une partie qui nous met face à l’ermite, liée à la parole de l’ermite (le raw black), le chant clair présent parfois apportant un aspect narratif. Est-ce un choix réfléchi avec une logique ou cela est-il venu lors de l’écriture de l’album, te permettant peut-être d’aller plus loin dans la vision que tu offres ?
Je suis plus à l'aise pour décrire que pour narrer, mes choix de types de chant ne sont donc pas dictés par un scenario mais par des intentions d'expression diverses.
13- Puisque l’on parle de l’ermite, qui est-il et est-il un symbole plus qu’un personnage ou bien est-ce une entité qui découle, pour le coup, des deux premiers albums ?
Clairement un symbole, de celui qui a pris conscience des finitudes puis qui a renié, et qui prend du recul.
14- De quoi parle tes paroles et adoptent elles vraiment cette polarisation entre descriptif et regards d’un ermite ou est-ce une illusion que tu as voulu donner, ce qu’il y a derrière étant bien plus pertinent et profond encore ?
La fuite en avant suicidaire de non-morts anthropophages, l'éloge des résistants d'aujourd'hui, le non-alignement, la révérence, la lucidité, le refuge...
15- Il y a une sorte de paradoxe entre l’album ‘Ermitage’ (je ne sais pas pour les autres, je vais les acheter pour savoir) car il y est évoqué la solitude contemplative (et pas nécessairement négative) alors que tu vis à Lyon, une grande ville. Alors paradoxe ou piège subtil car tu vis à côté de Lyon, suffisamment loin pour avoir la plénitude de la campagne ?
Héhé... Pour moi contemplation et recul ne signifient pas isolationnisme ou fuite. L'ermitage dont je traite est intérieur. Je pense également qu'il est toujours plus noble de résister de l'intérieur.
16- En reprenant la réponse donnée à la seconde question et le développement jusqu’à maintenant, Chiaroscvro est-il, quelque part, une sorte d’incarnation de la personne que tu es, avec une sorte de pudeur liée à la musique? Est-ce un exutoire pour toi ou est-ce plus profond ?
C'est fortement inspiré de réflexions et ressentis personnels, mais cela ne reflète pas toute ma vie au sens littéral. Disons que les images, mélodies et mots que je trouve ont tous une origine dans l'expérience, et qu'en retour ils m'accompagnent dans le quotidien. Mais je n'oublie pas que c'est avant tout de l'expression, et que, pour avancer, rien ne remplace les leçons de l'expérience.
17- Comment perçois tu ta vision du black par rapport à la scène actuelle et cela se retrouve-t-il au sein de ta musique ?
Le Black Metal est un style qui se raconte presque autant qu'il ne se joue, et c'est une esthétique à laquelle je suis venu tardivement, ayant commencé par le classique, le métal « dark prog », le « goth » pendant de longues années avant d'y arriver. J'ai donc beaucoup réfléchi - et même lu - à ce sujet.
Bien souvent, on va lire le refrain de la décrépitude, que ce style serait mort en 1992, ou 95, ou 2000, ou à la date de la personne qui pense détenir la vérité. En fait, je pense que ses précurseurs fin 80's n'avaient pas encore construit de mythe et d'aura « extrémiste », ils pensaient d'abord et surtout à faire de la musique, donc pas à jouer littéralement avec vie et mort – plutôt viser l'éternité je pense (ne serait-ce qu'en pensant à Bathory).
On va lire très souvent aussi qu'il s'agirait de jouer du « post » ou je ne sais quelle autre « évolution », car il s'agirait de « coller à notre époque ». Il s'agirait donc de réviser le genre.
Pour ma part, je pense qu'en soi le genre était déjà une évolution, à l'intérieur du métal, dès les 80's, et qu'il n'est pas mort car cette manière de percevoir, ressentir et retranscrire est liée à notre monde, pas à une époque ou à une autre.
Je ne suis ni un moderniste forcené ni un gardien du temple, suis attaché à la liberté individuelle, et le métal noir l'est aussi. C'est pourquoi je ne prononcerai aucun jugement sur les uns et les autres.
Je pense avant tout faire de la musique, depuis toujours celle-ci est contrastée, introspective et solitaire, il se trouve qu'elle s'exprime via le métal noir depuis quelques années.
J'espère que cela s'entend.
Dans sa facture honnête, je pense que le Black Metal l'une des musiques les plus lucides qui puisse être créée. Avec le Dark Ambient, un autre genre qui surpasse sans doute même le métal noir en terme de franchise.
18- On va aller sur des choses plus tranquilles maintenant . Quelles sont tes influences et écoutes-tu des groupes, artistes ou projets pouvant être diamétralement à l’opposé des tes goûts (avec des exemples dans la mesure du possible) ?
J'écoute beaucoup de choses, mais plus le temps passe et moins cela m'influence « directement » (la digestion fait son œuvre).
En terme d'opposé, j'aime bien la musique calme, ça peut pas être le fracas tout le temps : l'ambient (Brian Eno etc), le trip-hop (Massive Attack), le folk (David Corsby, Nick Drake), la pop « baroque » (Scott Walker), l'œuvre d'Erik Satie, la bossa nova, certaines B.O de série (Dark, Ripley, Paris Police 1900-1905-1910) ou films (Angelo Badalamenti).
19- Es-tu cinéphile et / ou lecteur et si oui, vers quoi tends-tu et cela se retrouve-t-il au sein de ton projet ?
Les deux mon général. Films et littérature noires, « bis » et antimodernes de préférence, de Jean Rollin à Melville en passant par Cocteau et Paolo Sorrentino, de Huysmans à Péguy en passant par Hugues Pagan et Camus. Les auditeurs attentifs y trouveront ça et là des références discrètes.
20- Comment tes proches, amis et famille perçoivent -ils la musique que tu fais et t’apportent-ils un regard extérieur qui peut être une aide à la conception des titres ?
Mes proches l'acceptent, certains d'entre eux la comprennent. Une seule personne a accès aux démos, je sollicite et écoute son avis.
21- Que fais-tu comme travail ou activité et cela peut-il se retrouver au sein de la vision musicale que tu as ?
Mon travail n'a rien à voir avec la musique, mais il m'apporte un équilibre (et pas que financier...)
22- Quels groupes de Lyon (ou projets) conseilles-tu de découvrir (j’en connais quelques uns) et, puisqu’on y est, comment est la scène metal sur Lyon ?
Le nom qui me vient en tête est l’œuvre d'un défunt (RIP AzVs) : Daughters Of Sophia.
Une œuvre sincère et à part dans le paysage.
Je ne commente pas « la scène » : elle fait sa vie, je fais la mienne.
23- Quels sont les retours que tu as sur ‘Ermitage’ et, plus globalement, sur Chiaroscvro ?
Certains ont bien apprécié, compris et pris Ermitage pour ce qu'il est. D'autres non, souvent en se basant sur des critères de comparaison. Cela me va, car plaire à tous (sous-entendu : au marché) n'est pas mon objectif.
Certains n'ont pas non plus compris mon « d'où tu parles », c'est-à-dire mon positionnement idéologique, à l'heure où beaucoup veulent rejoindre des camps et des clans.
Sans leur répondre, il est pourtant clair : le non – alignement, la libre-pensée individuelle, l’anti-modernisme - au sens de douter de la modernité.
24- Merci du temps pris à répondre à ces questions, parfois un peu longues. Je te laisse le plaisir de la conclusion !
Merci à toi pour l'intérêt et ton travail passionné, qualitatif et précis.
Cela se fait rare, et je suis toujours ravi et rassuré de constater que des irréductibles continuent.
Il ne faut pas se résigner à la machine à like ni se soumettre aux algorithmes, ou à l'IA.
C'est un enjeu de civilisation. Gloire aux résistants.