

MARGOTH 5
PDF5
Rupture
Lost in Kiev
Pelagic Records
19 janvier 2023 à 15:29:10
Cd digipack
2022
9 titres. Durée: 51'38''
Une petite vidéo:
Lost in Kiev est un groupe parisien (comme son nom ne l'indique pas) formé en 2007, ayant à son actif 3 albums, une session live et un split. Naviguant dans les méandres d'un post-rock instrumental, le groupe à sorti fin octobre son 4è opus, qui est ce qui nous intéresse ici.
Ce n'est pas évident à capter l'essence de ce groupe. Pas parce que c'est mauvais ou que cela m'ennuie, rien de tout cela. C'est en partie dû à une certaine densité et une ligne floue un peu fluctuante, un peu déstabilisante au début. Ma première écoute fut intriguée, de celle où l'on ne sait pas et qui fait que je me suis refait quelques écoutes à la suite, avant de faire 4 autres écoutes à distance (à minima) et qui explique un peu le délai de la chronique (en plus de mon retard chronique). Et aussi, mine de rien, c'est assez différent.
L'album est assez dense même si ce n'est pas nécessairement dans le sens de la complexité et de l'empilement d'éléments. Ici la densité vient plutôt de cette sensation de musique cinématographique, beaucoup d'éléments allant dans ce sens. L'absence de paroles (hormis un titre que je vais aborder) n'est pas gênant du tout. Bien au contraire, le groupe utilise cette carence à son avantage, proposant ainsi des plages d'ambiances qui viennent enrichir le côté atmosphérique qui jaillit invariablement. Le groupe propose en effet beaucoup d'éléments qui créent une atmosphère globale, d'ambiance et que chaque titre va explorer plus loin, allant titiller cette fibre qui semble lié le tout à cette notion cinématographique. Et pourtant, il faut voir le tout comme une entité, où chaque titre serait une sorte d'extension, qui va peaufiner les détails.
Cette notion cinématographique s'appuie sur des structures musicales qui sortent des cheminement du post-rock du rock, offrant quelques structures un peu plus étranges, déformées. Et qui pourtant restent cohérentes avec l'ensemble. Il y a aussi ces éléments ayant un rôle musical plus narratif (ça aussi j'y reviens un peu plus loin), jouant sur différents biais, comme les rythmes ou enclenchant une modulation des sonorités. L'aspect cinématographique passe aussi par un appui sur des éléments sonores plus spécifiques, des samples ou quelques boucles ici et là. Tout cela crée un univers tangible qui exhale une ambiance filmique, qui nous emmène vraiment dans un monde qui n'appartient qu'au groupe. Et qui me renvoie, dans l'idée de faire, à des groupes qui ont cette force d'évocation (Lhaäd, Dragunov...).
L'album suit un rythme assez régulier, où la rapidité n'est pas du tout essentiel, sans pour autant tomber dans quelque chose qui pourrait ennuyer l'auditeur. Bien au contraire, le groupe en tire parti et ça lui permet de pouvoir caler, dans ce rythme assez tranquille, une puissance qui explose rapidement. Et c'est là qu'il utile de se poser un instant sur le titre 'Prison of mind', le seul titre avec un chant (Loïc Rossetti (The ocean)). Car ce titre pose des éléments qui vont revenir (en étant moduler) sur les autres titres. Il y a déjà une certaine montée en puissance, qui se contrebalance par des phases très posées, presque atmosphériques. Il suit une structure post-rock où viennent s'imbriquer des des éléments post-hardcore (notamment la montée en puissance et l'explosion plus agressive, dont le chant devient un moteur). Tout en égrenant un travail plus axé sur l'émotionnel (et que l'on retrouve dans l'album aussi). Mais cette explosion n'est en aucun cas une cassure car elle reste cohérente avec le reste. Une explosion de puissance maitrisée, avec une certaine finesse. L'émotion étant au cœur du titre. Et qui est disséminé dans l'album.
Et c'est un des éléments centraux de celui-ci. Tout ce qui entoure ce côté cinématographique et atmosphérique permet de dessiner des émotions, sur une palette subtile. L'album concentre beaucoup de domaines émotionnels, reposant sur des structures ou des nappes de synthés. Rien n'est laissé au hasard et pourtant, on croit en son intervention.
Et parmi les émotions, il y a quelque chose de plus mélancolique en arrière plan, une ambiance un peu sombre mais sans tomber dans des clichés ridicules ou absurdes. L'album suit une sorte de progression particulière. Il y a une notion de beauté crépusculaire dans la musique, jouant avec ce coté sombre. Le groupe semble faire un lien entre l'époque et l'humain, le ressenti et le vécu. Le tout sans plus de paroles que celle de 'Prison of mind'.
L'album offre beaucoup de subtilités et de contrastes. Mais les contrastes ne sont pas cette fois dans cette idée de lenteur / rapidité, de notion de breaks ou d'opposition obscur / lumineux. Les contrastes sont plus dans un aspect émotionnel, qui viennent s'appuyer en partie sur les rythmiques et certains éléments structurels, qui amènent rapidement cette notion que j'évoquais plus haut: le rôle musical narratif. C'est quelque chose de plus abstrait à expliquer, s'appuyant aussi bien sur les structures que les sonorités ou une variation de rythmique. Car les contrastes que j'évoque amène une sorte de dialogue purement musical où la finesse et la maitrise des gars est indissociable. Il s'opère une alchimie qui se referme sur nous, un piège délicieux qui nous emporte au cœur d'un océan d'émotions. Il se crée une sorte de hiérarchisation qui permet au groupe de glisser cette sorte de dialogue sans mot, appuyer par un synthé ou avec le jeu de la basse en arrière plan. La première véritable charge qui nous ainsi dessus est l'excellent 'Another end is possible'. Ce titre renferme l'essence même de l'album, regroupant beaucoup des choses que j'ai évoqué.
Et qui est pourtant loin d'être l'album.
Car le groupe offre un travail très précis, jouant avec les codes. Et, aussi étonnant que ce soit, le synthé a une importance, au même titre que la basse (qui offre là aussi quelque subtilités bienvenues). Cette idée de hiérarchisation et de dialogue se retrouvent aussi dans les instruments, offrant une grande richesse de jeux, toujours avec ces notions de cinéma et d'émotions. Il y a même une dimension progressive qui apparaît, venant en partie de ce synthé amenant des sonorités venant parfois des années 80 (et même 70 ici et là), glissant subtilement une variation temporelle. Et celle-ci s'avère redoutable, car totalement fusionnée avec le tout mais sans excès, sans en faire des tonnes. L'art de la mesure appliqué en somme.
Et d'ailleurs le groupe livre quelques clés dans les titres de son album, servant de repères ou d'indices à son univers. En effet, des titres recoupent des idées que j'évoque dans ma chronique et qui renversent presque les rôles entre le groupe et l'auditeur. 'Solastalgia', 'Dichotomy' ou même le titre de l'album qui se retrouve, 'Rupture'. Cela vient contrer le coté sombre de l'album en distillant qu'il y a de l'espoir. 'Dichotomy' offre d'ailleurs une approche intéressante, le synthé servant à amener une notion de paroles, tranchant avec la tonalité sombre du titre et son thème ayant un double effet, appuyé par certains éléments spécifiques. Le titre enfonce bien cette idée que j'évoque depuis le début. L'artwork est d'ailleurs intéressant, car il appuie cette idée (les tonalités de couleurs, sombres) et les sujets (une forêt, du phlomis et ce qui semble être des dalhias, évoquant peut-être une voie à suivre).
Le son est intéressant. Outre la basse bien présente, (car présentant un rôle important, au-delà de son usage), le synthé est aussi un élément clé. Les autres instruments viennent ainsi se structurer autour d'eux et le groupe amène des variations de tonalités, des changements de gammes subtiles ou encore jouer sur diverses altérations (j'y regroupe les dissonances, les larsens...), là aussi amenées avec finesse. Il y a une grande richesse sonore, portée par cette dimension cinématographique et l'aspect instrumental, qui crée cette notion de dialogue musical. Le travail sur les tonalité est intéressant car il tisse une trame qui se retrouve dans l'essence de l'album.
Lost in Kiev, par son album, est une découverte en ce qui me concerne. Ca s'éloigne beaucoup des chemins habituels mais avec, en ce qui me concerne, une grande réussite. Si l'album est instrumental essentiellement, cela n'enlève rien de son impact et de l'efficacité qu'il recèle. A découvrir pour les curieux et ceux qui sont avides de groupes différents.